

















Par Barbara d'Alessandri
URGENCE ! Il faut sauver les salles de garde des hôpitaux français. Régulièrement menacées de disparition depuis les années 80, elles représentent un lieu inutile et hors contrôle pour l’administration, tandis que pour le corps médical, il s’agit bel et bien d’un lieu indispensable à son équilibre psychologique.
Historiquement, les salles de garde existent depuis le XIIème siècle. Elles permettent alors de regrouper les apprentis chirurgiens formant ainsi une corporation unie, soudée. Les gadzarts (élèves des beaux-arts) et les carabins (étudiants en médecine), alors étroitement liés par les cours d’anatomies, (les premiers dessinent des corps, les seconds les dissèquent… et… inversement ! ) élaborent ensemble des fresques sur les murs des salles de garde. On voit alors s’afficher joyeusement, pines géantes, culs, vulves et nichons XXL ! Comme une ode à la vie, à la chaire et ses pouvoirs libérateurs, aucune illustration obscène n’est censurée. Fleurissent depuis lors, des merveilles réalisées avec amour et humour.
Christophe est "menuisier" à l’hôpital Debré. Entendez chirurgien orthopédiste ! En dehors de sa centaine d’heures hebdomadaire, il consacre 4 à 5 heures à l’association APPI, dont il est le président. APPI c’est l’Association pour la Préservation du Patrimoine International.
Son but : faire entrer les salles de garde au patrimoine immatériel de l’humanité. Estomaquée, j’observe les dessins qui m’entourent ne comprenant pas encore très bien toute leur symbolique. Christophe, intarissable, m’explique le fonctionnement de cette société parallèle qu’abritent les salles de garde. L’économe est élu pour 6 mois, période pendant laquelle il se voit attribuer la gestion totale du fonctionnement de la salle de garde. C’est un interne, qui, la plupart du temps, est seul et unique candidat ! N’ont accès à cet antre que les médecins, chirurgiens et pharmaciens de l’hôpital.
Quelques "parasites" (généralement des artistes) peuvent avoir l’infime honneur d’être acceptés, s’ils montrent patte blanche et un intérêt honnête et sain à ces réunions. Ici, on ne tolère aucune autre langue que le français, le grec ancien et le latin. Aucun signe ostentatoire de sa spécialité ne doit être arboré, on ne parle jamais de religion, de politique ni de médecine. Tout contrevenant se voit "taxé". Libre alors à l’économe de l’obliger à montrer ses fesses ou lécher la pomme de son patron. Ici, la hiérarchie est inversée : les internes sont les rois, les vieux sont tolérés ! Dans cet univers extrêmement ritualisé, tout le monde se tutoie. On est là pour décompresser. Pendant les repas, calembours vaseux, et chansons paillardes sont de rigueur. L’économe ayant tout pouvoir, il sonne, assis sur son trône, la fin des festivités en portant sa tasse de café à ses lèvres. C’est alors que tout bascule, que l’on redevient un médecin et que l’on peut alors demander à son collègue une fibroscopie en urgence, une seconde interprétation d’analyse, une IRM avant la fin de la journée…
Ce fonctionnement absolument franco-français, n’est certainement pas étranger aux performances de la médecine de notre pays. Si jusqu’à présent le sujet était assez peu révélé au grand public, il y a aujourd’hui urgence. Nous devons connaître et faire connaître l’importance des salles de garde pour ne pas les laisser disparaître pour des raisons budgétaires et politiques. Dans ce périlleux équilibre entre la vie et la mort, nos médecins ont besoin de cimenter le groupe social. C’est leur soupape de sécurité, ce qui leur permet de sortir la tête de l’horreur de la maladie. Les bénéficiaires directs sont les patients, leur confort, leur guérison. What else ?
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