Gainsbarre aurait pu le détourner façon reggae, Mireille Mathieu le massacrer en place public et Chabal le marmoner dans sa barbe mais l’histoire en a décidé autrement. Comment God save the Queen est-il devenu l’hymne de nos amis Britons?
Erwan Mitard


Il n’y a qu’à voir les 15 gueules cassées en maillots blancs flanqués d’une rose rouge le chanter à pleins poumons. Il n’y a qu’à écouter le choeur de Twinckenham, ivre de “lager” et de fierté, le reprendre à tue tête un jour de "crunch" pour imaginer ce que ce chant à la gloire de la Reine peut représenter de l’autre côté de la Manche.
God save our gracious Queen / Long live our noble Queen, God save the Queen / Send her victorious, happy and glorious / Long to reign over us, God save the Queen !
Et de se demander qui est le John Barry des temps anciens qui a pondu le hit royal? De quelle profondeur de l’histoire anglo-saxonne est originaire ce chant qui fait dresser le poil de 80 000 personnes et frémir 15 solides gaillards tricolores des siècles plus tard ? Et bien amis lecteurs, les paroles que beuglent des millions d’anglais à chaque sortie de l’une de leurs équipes nationales vient de France ! Et voici que le lion se transforme en coq, la rose en fleur de lys. Vertige de l’Histoire…



Nous ne sommes pas aux temps des Gaels et de Cromwell, ni sur les terres brûlées au vent et landes de pierre chers à Michel Sardou, mais en l’An 1686 à Saint-Cyr, petite commune du 77. Louis XIV fonde, à la demande de Madame de Maintenon, un pensionnat pour jeunes filles, La Maison Royale de Saint Louis. À cette époque Louis ne pète pas la grosse forme. Il souffre d’une fistule anale qui l’empêche d’aller serainement sur le trône. Pour l’inauguration du pensionnat, Madame de Brinon, la supérieure chargée de veiller sur les oies blanches, a l’idée d’écrire un petit cantique en l’honneur du souverain au soleil douloureux. S’inspirant du dernier verset du psaume XIX de David, La Duchesse de Brinon couche ces quelques vers :
Grand Dieu sauve le Roi ! / Long jours à notre Roi ! Vive le Roi / À lui Victoire / Bonheur et Gloire / Qu'il ait un règne heureux / Et l'appui des cieux !
Est-ce la main de Dieu où celle du chirurgien, toujours est-il que le Roi de France s’en trouve rétabli et soulagé. Appréciant ce chant à sa gloire que lui fredonne les “demoiselles de Saint-Cyr” à chacune de ses visites, Louis XIV propose à Jean-Baptiste Lully, surintendant de la musique à la cour, de composer une musique pour habiller le dit cantique. Pour célébrer le prompt rétablissement du Souverain Solaire, s’en suivent moult festivités qui finissent de populariser le morceau. Mais dans un télescopage dont seule l’histoire a le secret, naît au même moment à Halle, le compositeur allemand Georg Friedrich Haendel. Avant de devenir l’illustre représentant de la musique baroque aux côtés de Bach, Haendel officie comme maître de chapelle de l'Électeur de Hanovre, Georges-Louis.
En 1714, Haendel est en visite en France. Amateur éclairé de l’école versaillaise (ancêtre de la French Touch comme tout le monde le sait) dont Jean-Baptiste Lully est un illustre représentant, il ne peut passer à côté de la musique puissante et majestueuse que celui-ci a composé pour le cantique et qui fait se pâmer tout le Royaume.
La même année Georges-Louis devient Georges 1er, Roi de Grande Bretagne. Haendel accourt auprès de son maître et traverse la Manche pour devenir le compositeur officiel de la couronne britannique, sans oublier de ramener dans ses malles le morceau signé Brinon/Lully. À Londres, Haendel s’en va aussitôt trouver Henry Carey, poète et musicien très en vogue à l’époque pour ses chansons et ses ballades (que l’on peut trouver réunies sous le titre de The Musical Century, 1740) et le charge de traduire les saintes paroles. "Grand Dieu Sauve le Roi” devient “God Save the King”. Le fourbe Haendel n’a plus qu’à signer la musique sans changer la moindre note. Le succès est immediat et la version anglaise signée Haendel/Carey est jouée dans toutes les cérémonies officielles que le bon Roi Georges honore de sa présence. C’est donc tout naturellement qu’il devient hymne royal au cours du siècle qui suit, avec un petit changement en “God Save the Queen” lors du sacre de la Reine Victoria.
Il faudra attendre 1995 pour que l'affront - l’un des plus grands vols de l’histoire de la musique par nos ennemies héréditaires - soit définitivement lavé. Cette année là le temple mancunien d’Old Trafford chante d’une seul voix la Marseillaise, en l’honneur d’un français : Erik the King !






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